Les Compagnons de la Terre aux Cortils: Une nouvelle histoire de « Liégeois »

C’est un chapitre totalement nouveau de l’histoire plus que millénaire du domaine des Cortils à Mortier qui est en train de s’écrire. Pensez donc ! Les Compagnons de la Terre (CDLT) – une émanation de la Ceinture Aliment-Terre liégeoise (CATL) –, sans aucun passé dans le monde agricole, font le pari de prendre le relais d’une longue lignée de censiers issus d’ancêtres communs depuis plus de 2 siècles, qui transmettaient leur savoir-faire de père en fils. En choisissant la ferme du château de Cortils pour développer leur ambitieux projet, les Compagnons sont-ils conscients de la rupture qu’ils introduisent dans le long déroulement des générations ?

Encore que… Qu’on l’ait appelé Curcella, Cortisse, Cortys etc., le domaine des Cortils a toujours évoqué « les jardins ». On y cultivait toutes sortes de céréales, de fourrages, de fruits ; on y pratiquait l’élevage – vaches, chevaux, moutons, cochons, basse-cour ; on y fabriquait du beurre, du fromage, du sirop ; le pain était cuit avec la farine locale moulue sur place ; le houblon et la vigne complétaient la gamme des produits locaux. Tout ce qu’il était possible de cultiver et tracortils1nsformer dans une ferme s’y trouvait. Aux 16e – 17e s., des échelles à poissons permettaient même aux saumons de remonter depuis la Berwinne jusqu’aux étangs où ils étaient pêchés. C’est dire la richesse de cette terre merveilleuse et la diversité des cultures qu’on y a développées. Dès lors, l’agroécologie et l’agroforesterie que les CDLT veulent introduire dans leur modèle agricole pourraient n’être que le retour de pratiques qu’a connues cette vallée vers où ont convergé tant d’habitants de la région pour s’y approvisionner. En diversifiant au maximum l’activité agricole à l’image de ce qui s’est fait au long des siècles passés, les Cortils, avec les Compagnons de La Terre, se préparent à jouer à nouveau le rôle de phare qu’ils ont bien souvent exercé. Pari historique pour des néo-paysans !

Car c’est à une longue histoire que se rattachent les Compagnons. Si des traces de Cortils Saint-André remontent jusqu’à la période romaine, l’existence de la ferme est attestée dans des écrits du début du 16e siècle. Et depuis 1788, à la veille de la Révolution française, elle a été exploitée sans interruption par des familles apparentées, les Beckers et les Bruwier tout d’abord, avant que cinq générations de Liégeois, leurs descendants, ne prennent le relais jusqu’en 2012, au moment du départ à la retraite d’Albert, le dernier fermier. Neuf générations de censiers* d’une même lignée ont donc vécu dans cette ferme d’une septantaine d’hectares, qui fut longtemps une des plus grandes de la région. Et c’est ainsi que cinq générations de paysans de la famille Liégeois ont vécu à la ferme tout au long du dernier siècle.

Les ancêtres, Auguste Liégeois et son épouse Eugénie Bruwier, arrivèrent à la ferme des Cortils en 1912 et, en 1918, ils rachetèrent même l’ensemble du domaine, ferme et château compris. Dès 1921 pourtant, ils en cédèrent la propriété à la famille Dallemagne, qui divisa la ferme une première fois : tandis qu’Auguste Liégeois continuait à en exploiter la plus grande partie, le propriétaire se réserva 18 hectares qu’il cultiva lui-même pendant quelques années avant de les donner en location à l’extérieur. La ferme d’Auguste fut à son tour divisée au sein de la famille en 1937, lors du mariage de Gérard, l’aîné des 7 enfants. La grange fut transformée en habitation pour le nouveau ménage qui exploita une partie de la ferme familiale.

Arrive la 2e guerre mondiale. Auguste décède en 1941 après qu’Albert, le 3e fils, soit fait prisonnier et envoyé en Allemagne, en même temps que le mari d’Eugénie, Albert Deliège.  Les Liégeois se serrent les coudes pour traverser cette sombre période, mais n’oublient cortils2pas d’être solidaires envers ceux qui souffrent autour d’eux. Gérard organise un jardin communautaire et met un lopin de terre à disposition des habitants qui voulaient s’assurer un complément au trop maigre ravitaillement de guerre. Au retour d’Allemagne des deux prisonniers, les familles ont grandi et les bouches à nourrir sont nombreuses. On se serre encore un peu plus. Après 5 années de séparation, Albert Deliège peut enfin tenir dans ses bras son 3e enfant qu’il n’a pas connu à sa naissance. Après son mariage en 1945, Albert Liégeois reprend la ferme familiale et Albert Deliège exploite la 3e partie de la ferme, celle que Monsieur Dallemagne avait d’abord cultivée lui-même. Quatre familles Liégeois – Gérard, Albert, Eugénie et Léon – vivent ensemble dans un espace réduit. Cela faisait du monde. Lors du recensement de 1950, il apparaît que les fermes donnaient encore du travail à une douzaine de personnes. En tenant compte des familles du propriétaire et des fermiers, le domaine des Cortils accueillait quelque 32 habitants. Jusqu’en 1989, trois fermes furent en activité côte à côte sur les terres des Cortils en faisant vivre autant de familles. Aujourd’hui, à la suite des multiples évolutions au sein de l’agriculture et du départ à la retraite des fermiers sans successeur pour la reprise, plus aucun censier ne vit à la ferme qui connut une si longue et riche histoire.

Si la propriété a été morcelée au fil des ans, elle a aussi connu une multitude de changements : la nécessité de s’adapter aux évolutions de l’agriculture, de suivre le progrès technologique, de se faciliter le travail. Ainsi, Pierre Liégeois, le fils aîné de Gérard, qui reprit la ferme de son père en 1963, se souvient que du temps de son grand-père, les 40 vaches étaient traites « à la main » par les femmes sous la surveillance des hommes. Après la guerre, en 1947, une machine à traire libéra les fliegeois cortilsemmes de ce travail, bien longtemps avant que cette innovation n’arrive dans d’autres fermes. Et lorsqu’il succéda à son père après son mariage, Pierre lui-même fut parmi les premiers à installer une salle de traite en 1968, et à nourrir les vaches en stabulation libre. « On était jeunes, on avait des idées, on avait envie de se faciliter la tâche ». Les années 1960 marquent aussi le début des modifications en profondeur de l’agriculture et des crises qui les ont accompagnées. Pierre était impliqué et participait aux manifestations des « tridents de la colère ». Quant à Tita, la fille d’Eugénie Liégeois et d’Albert Deliège, elle se souvient plutôt des conditions de vie rudimentaires « à la ferme du château ». Nous étions 8 enfants et l’espace était vraiment réduit. Pour se laver, il fallait traverser la cour, par tous les temps, et aller dans la laiterie où on faisait le beurre aussi bien que la lessive ; toute la famille se suivait dans la baignoire en zinc. Ce qui n’empêchait pas la baignade avec les cousines dans la cour de la ferme… Albert Liégeois Jr, pour sa part, le dernier fermier des Cortils, reprit la ferme de son père en 1976 tout en continuant à travailler à l’extérieur, mais il adapta le métier. Dès le début, il renonça aux vaches laitières pour se tourner vers l’engraissement de taureaux pour la boucherie. Les vergers furent remplacés par des terres de culture où il produisait le maïs et les fourrages pour les animaux.  Après, la ferme fut transformée en pension pour chevaux. A la fin de sa carrière, Albert valorisait la totalité de ses prairies en fanant l’herbe destinée à la vente. Aujourd’hui il reste investi de manière volontaire au sein de Compagnons de la Terre, aidant aux plantations et à l’aménagement des parcelles (voir reportage vidéo rtbf) tandis qu’une de ses filles, Sophie, est impliquée dans le groupe de travail Communication, perpétuant ainsi l’histoire des agriculteurs Liégeois, à leur manière.

cortils3Les Compagnons de la Terre qui sont aujourd’hui appelés à cultiver – à prendre soin de – cette vallée, sont porteurs d’un projet ambitieux, résolument tourné vers l’avenir. En réintroduisant la grande diversité des productions qui faisaient la réputation du domaine, ils recréent en quelque sorte le modèle agricole qui fit la richesse de ce petit paradis de silence, de verdure et de sérénité, comme l’écrivait José Renard, un membre de la famille amoureux de(s) Cortils. A eux d’en poursuivre l’histoire, conscients des défis que l’avenir nous réserve mais aussi habités par le même attachement à cette terre qui permit l’éclosion de ces magnifiques jardinsles cortis, comme on dit en wallon.

*Censier: c’est le metayer ou en wallon Cinsi  

Merci à Guy pour ses recherches, et la rédaction de cet article.